« Dans la conception morale de la vie, il s’agit donc pour l’Individu de se dépouiller de son intériorité, pour l’exprimer dans quelque chose d’extérieur. Chaque fois qu’il y répugne, chaque fois qu’il se retient à quelque sentiment, disposition, etc., d’ordre intérieur ou qu’il y retombe, il pèche contre lui-même, il se met dans un état de crise anxieuse.

Le paradoxe de la foi consiste en ceci qu’il y a une intériorité incommensurable à l’extériorité, et cette intériorité, il importe de le noter, n’est pas identique à la précédente, mais est une nouvelle intériorité. Il ne faut pas l’oublier. La philosophie nouvelle s’est permis de substituer purement et simplement l’immédiat à « la foi ». Quand on agit ainsi, il est ridicule de nier que la foi a été de tout temps. Elle entre ainsi dans la compagnie assez vulgaire du sentiment, de l’humeur, de l’idiosyncrasie, des vapeurs. En ce sens, la philosophie peut avoir raison de dire qu’il ne faut pas s’en tenir à la foi. Mais rien ne l’autorise à prendre les mots dans cette acception. La foi est précédée d’un mouvement de l’infini ; c’est alors seulement qu’elle paraît, nec inopinate, en vertu de l’absurde.

Le paradoxe de la foi consiste donc en ceci que l’Individu est supérieur au général, de sorte que, pour rappeler une distinction dogmatique aujourd’hui rarement usitée, l’Individu détermine son rapport au général par son rapport à l’Absolu, et non son rapport à l’absolu par son rapport au général…

On peut encore formuler le paradoxe en disant qu’il y a un devoir absolu envers Dieu ; car, dans ce devoir, l’Individu se rapporte comme tel absolument à l’absolu. Dans ces conditions, quand on dit que c’est un devoir d’aimer Dieu, on exprime par là autre chose que précédemment ; car si ce devoir est absolu, le moral se trouve rabaissé au relatif. Toutefois, il ne suit pas de là que le moral doive être aboli, mais il reçoit une tout autre expression, celle du paradoxe, de sorte que, par exemple, l’amour envers Dieu peut amener le chevalier de la foi à donner de l’amour à son prochain.

Cette ambivalence ne se prête pas à la médiation ; car il repose sur le fait que l’Individu est exclusivement l’Individu. Dès qu’il veut exprimer son devoir absolu dans le général et prendre conscience de celui-là dans celui-ci, il reconnaît qu’il est en crise et, malgré sa résistance à ce trouble, il n’arrive pas à accomplir le soi-disant devoir absolu ; et s’il ne résiste pas, il pèche, bien que son action traduise ce qui était son devoir absolu.

Que devait alors faire Abraham ? S’il disait à un autre : « J’aime Isaac plus que tout au monde ; c’est pourquoi il m’est si dur de le sacrifier », son interlocuteur lui répondrait en haussant les épaules : « pourquoi veux-tu donc le sacrifier ?» à moins que — plein de finesse, il découvrît qu’Abraham fait étalage de sentiments en criante contradiction avec sa conduite.

Nous trouvons un paradoxe de ce genre dans l’histoire d’Abraham. Au point de vue moral, le rapport qu’il soutient avec Isaac s’exprime en disant que le père doit aimer son fils. Ce rapport moral est ainsi ramené au relatif et s’oppose au rapport absolu à Dieu. Si l’on demande pourquoi, Abraham n’a pas autre chose à invoquer que l’épreuve, la tentation, ce qui, on l’a dit, exprime l’unité d’une conduite où il agit et pour l’amour de Dieu et pour l’amour de lui-même.

Le langage usuel relève aussi la correspondance de ces deux termes. Un homme fait une chose qui n’entre pas dans le général : on dit qu’il n’a guère agi pour l’amour de Dieu, entendant par là qu’il a agi pour l’amour de lui-même. Le paradoxe de la foi a perdu l’instance intermédiaire : le général. D’une part, la foi a l’expression du suprême égoïsme : elle accomplit le terrifiant, qu’elle accomplit pour l’amour d’elle-même ; d’autre part, elle a l’expression de l’abandon le plus absolu, elle agit pour l’amour de Dieu. Elle ne peut entrer par médiation dans le général ; car, par là, elle est détruite.

La foi incarne ce paradoxe, et l’Homme ne peut absolument se faire comprendre de personne. »

Søren Kierkegaard. Crainte et Tremblement, [traduit du danois par Thisseau] Copenhague, Éditions Aubier, 1843, p. 63, 64, 65.

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